#AirCocaine

La République Dominicaine dit vouloir lutter efficacement contre le trafic de drogue et le fait savoir en arrêtant de temps en temps quelques occidentaux qu’ils condamnent lourdement. Je ne connais pas assez ce pays, mais c’est la même stratégie adoptée par l’Indonésie, que je connais mieux.
Si vous allez à Bali, les chauffeurs de taxi qui attendent sur le trottoir vont souffler sur votre passage « hash hash ». C’est un produit en quasi vente libre, mais les pays occidentaux font pression sur l’Indonésie pour faire cesser ce trafic. En réponse, l’Indonésie ne s’en prend pas à ses citoyens, mais plutôt aux touristes occidentaux: Australiens, Américains, Européens. Et les peines sont lourdes: 15-20 ans de prison. Beaucoup d’histoires de piège circulent également, au point que les guides de voyages vous conseillent de cadenasser vos valises et sacs à dos dans les endroits publics (bus, aéroport, taxi, etc).
C’est une politique hypocrite armée d’une justice instrumentalisée. Je ne nie pas que certains ont activement participé à un trafic en toute connaissance de cause, mais d’autres ont juste fait preuve d’une incroyable naïveté. Dans tous les cas l’Indonésie, et la République Dominicaine semble faire le même jeu ne font que faire payer les pays donneurs de leçons. Quelle justice doit-on attendre dans ce cas-là ?

Dans ces conditions, l’évasion des pilotes est une bonne affaire pour eux. Au moins ils pourront faire face à un procès en France, devant une justice neutre. Ce qui ne changerait pas grand chose pour les 2 organisateurs restés sur place, mais pour les pilotes, ça peut tout changer.
Les voici arrivés en France, prêts à se défendre sur le fond de l’affaire, mais les médias ne sont pas intéressés par leur histoire trouble (il faut tout expliquer depuis le début), complexe (savoir qui a fait quoi), triste (20 ans de prison, c’est pas fun). Bref pas télégénique. C’est le drame. D’ailleurs seuls des journaux peuvent parler de l’affaire en détail.
Mais Oh miracle, une évasion rocambolesque, un brin de barbouzerie ça y est mon coco on tient un scoop qui rentre dans le cadre du petit écran. On va faire le 20h avec ça !

Eh bien non cette évasion n’est rien dans l’affaire, une péripétie insignifiante. Et Julian Bugier va pouvoir prouver qu’il est finalement au même niveau que Pujadas, c’est à dire au ras des pâquerettes. On gère le journal comme un spectacle qui doit buzzer et surtout ne jamais faire réfléchir, l’information doit être pré-mâchée, prête à consommer. L’implication des pilotes dans le trafic ? Aucune importance. L’équité de leur procès ? Rien à dire. Leur système de défense ? pas plus. Par contre on veut savoir la marque du bateau qui les a fait fuir, on veut qu’ils dénoncent leur complices, les commanditaires, là en direct au 20h… un véritable interrogatoire. Bizarrement aucun politique n’a jamais reçu un tel traitement. Comme disait Sarkozy « je serai un De Funès, servile avec les puissants, ignoble avec les faibles ». Une maxime que certains journalistes semblent prendre un peu trop au sérieux.

Car le véritable enjeu, c’est de savoir le niveau d’implication des pilotes. C’est juste cette question qui compte, et qui compte pour 20 ans de prison, alors pardon monsieur-le-journaliste, mais les pilotes ont bien le droit de répondre avec agacement à vos questions hors-sujet.

Et justement, un excellent papier de libération (mais oui ça existe !) présente l’affaire en détail :
http://tempsreel.nouvelobs.com/faits-divers/20151027.OBS8408/l-affaire-air-cocaine-en-cinq-tableaux.html

Là le voile se lève un peu. Un trafic de drogue international entre la France et la République Dominicaine, un caïd qui a besoin de pigeons (euh non pilotes) pour ramener le stock à la maison. Une histoire qui semble assez banale finalement, aucun élément ne prouve que les pilotes étaient au courant de la marchandise transportée, pas sûr non plus qu’ils avaient un salaire incluant ce risque. Bref si la combine avait marché, ils auraient quand même été les dindons de la farce, les mules sont d’autant plus efficaces qu’elles ne savent pas qu’elles en sont.

On ne peut pas en dire autant des 2 sombres personnages restés sur place et qui eux semblent être au cœur de l’organisation de ce curieux convoi. S’échapper à 4 n’est pas beaucoup plus compliqué qu’à 2. Donc cette rupture de confiance entre les pilotes et les 2 autres (qui n’avaient rien à faire sur place sinon surveiller la marchandise) est pour moi une preuve supplémentaire de leur bonne foi. Ceux qui parlent d’un manque de solidarité devraient creuser un peu, mois je le vois dans l’autre sens le manque de solidarité. On comprend qu’à la question « qu’avez-vous à dire à vos complices restés sur place » un pilote répond « rien ». Dans ma tête j’ai entendu « bien fait », j’ai sûrement des dons de télépathie.

La stratégie Bolloré: couler Canal

Le capitaine d’industrie a fait une arrivée fracassante dans l’univers des médias, et ça se voit:

  • Censure des reportages qui fâchent
  • Censure de toute mention au grand chef
  • Licenciement des responsables des infos
  • Remplacement par des copains servi(ab)les

C’est particulièrement marquant sur Canal+, une des dernières chaînes ou les bulletins d’information pouvaient afficher un regard différent, voire critique envers les puissants. Pour certains, il était grand temps d’agir. Le patient Canal est malade. Diagnostic: impertinence et moquerie des puissants. Le bon docteur Bolloré arrive à la rescousse et si le médicament tue le patient, la maladie sera quand même éradiquée.

Il ne faut donc pas s’étonner de la décapitation des Guignols, de l’effondrement programmé du Grand Journal nouvelle-nouvelle-formule, et à moyen-terme un alignement de l’info au niveau de ce que fait D8. Ou bien même plus d’info du tout, juste la bonne vieille recette cinéma-football-porno qui a déjà fait ses preuves. Ce n’est pas une « orientation stratégique », c’est la mise à mort de l’ « esprit canal ». Et ça va marcher. Et ça n’aura coûté qu’une paille à M. Bolloré, tout en nous faisant croire à un accident industriel.

Cette poutinisation des médias français à 2 ans des présidentielles arrive en même temps que le retour sur le devant de la scène de Nicolas Sarkozy, vous avez dit coïncidence ?

Tous Charlie ?

charlie

Juste une petite note de rappel, certaines interventions médiatiques me laissent dubitatif.

Petit retour en arrière, en juillet 2008 exactement. Un journaliste de Charlie écrit ce petit billet:

Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l’UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit !

Ni une ni deux, le directeur de publication du journal annonce le licenciement du journaliste (avant même de d’en informer l’intéressé, un bel exemple de ses qualités humaines). Ce directeur, c’est Philippe Val, l’âme du journal et proche de Nicolas Sarkozy.
La liberté d’expression pour Philippe Val c’est sacré, promis !

Peu après et fort de cette expérience en licenciement de personnes s’en prenant au président, il est nommé par Nicolas Sarkozy à la tête de France Inter avec pour mission de virer deux humoristes qui se moquaient du président (« l’actionnaire majoritaire est mal traité sur l’antenne »). Le même Nicolas Sarkozy qu’on a vu à la manifestation essayer de s’incruster au premier rang des défenseurs de la liberté de la presse… un beau bal des faux-culs, oui !
La liberté d’expression pour Nicolas Sarkozy, c’est sacré, promis !
Comme lorsqu’il a mis sur écoute les journalistes de Médiapart pour suivre l’évolution des révélations sur l’affaire Bettencourt, ou qu’il a fait virer un journaliste du Nouvel Observateur pour l' »affaire du SMS », demandé la tête du redac’ chef de Paris Match après une couverture qui lui a déplu, tancé les journalistes de France 3 quand il s’estime pas assez bien traité (pas aussi bien que sur TF1, c’est sûr !)…
Puisque je vous le dit, la liberté d’opinion c’est sacré, promis !

Êtes-vous Charlie ?

charlieUne grande vague de fraternité traverse un pays réuni par les épreuves, une marche républicaine qui mobilise des millions de citoyens…
Il ne faut pas être dupe, la récupération politique de cet acte de violence odieux est écœurante. Cette unanimité ne doit pas nous dispenser de réfléchir. Car Mme Michu qui affiche fièrement sur son statut facebook #jeSuisCharlie, que pense-t-elle vraiment ? Y a-t-il donc autant de défenseurs des libertés ?

Car dans la liberté de la presse, il y a presse et « presse ».

  • Il y a une presse d’opinion (certains diraient de propagande, mais c’est la même chose): le Figaro pour les conservateurs, les Échos pour le patronat, l’Humanité pour les progressistes, Libération pour les sociaux-démocrates, Minute pour l’extrême droite, la Croix, Les Monde Diplomatique… j’en oublie sûrement.
  • Les recopieurs de l’AFP. En général les journaux gratuits, et certains anciens journaux qui n’arrivent plus à vendre suffisamment pour maintenir une rédaction. Ces gens-là on tué le journalisme véritablement, ce n’est pas avec une dépêche AFP recopiée dans 10 journaux différents que l’on a une presse pluraliste, au contraire.
  • Une presse d’investigation, qui se fait de plus en plus rare, principalement Mediapart (ou encore Le Canard Enchainé). Si on regarde toutes les affaires révélées par la presse ces 5-6 dernières années, on ne voit qu’eux. Peut-être le Monde encore un peu, sinon les autres journaux sont devenus des commentateurs.
  • Les journaux people, et malgré ce qu’on en pense, c’est Voici qui a sorti 2 beaux scoops ces derniers temps. Ça en dit pas tant sur cette presse, mais plutôt sur ce que ne font pas les autres journaux.
  • Les journaux pour rire. Et l`Charlie Hebdo est un peu seul sur le créneau.

Si avec #JeSuisCharlie on veut vraiment sauver la liberté de la presse, c’est les journaux d’opinion (quelle que soit leur orientation) et les journaux d’investigation qu’il faut aider.
Mais verra-t-on une même solidarité pour Mediapart ? Avec Sarkozy qui met ses journalistes sur écoute, j’en doute. Les « socialistes » ont eu des critiques bien dures au début de l’affaire Cahuzac, je doute encore. Mediapart se plaint d’ailleurs de bénéficier de moins d’aides publique que les grands journaux, on comprends pourquoi.
On peut faire le même constat avec les journaux d’opinion comme le Monde Diplomatique que certains préfèreraient enterrer que soutenir. Pareil pour Minute. Bref, quand les politiciens qui nous affirment qu’ils #sontCharlie, on nage en pleine hypocrisie, pour ne pas dire foutage de gueule.

L’avantage avec Charlie Hebdo, c’est qu’en tapant sur tout le monde, en riant de tout finalement on ne se met personne complètement à dos (dans le champ politique au moins, pour le champ religieux on aura vu que ce n’était pas le cas). Donc le soutien était facile.

Une vraie défense de la liberté de la presse, ça serait de contrôler l’actionnariat des journaux. Et de le mettre dans la Constitution comme le propose Étienne Chouard pour protéger véritablement la pluralité de l’information. En effet pourquoi une banque irait-elle acheter la majorité des journaux régionaux ? Sinon pour faire élire ses candidats ? Pourquoi un industriel de l’armement qui dépend des commandes de l’état achète un journal ? Sinon pour rendre des services en échange de contrats ? Pourquoi un géant du BTP achète des chaînes de télévision ? Sinon pour servir des politiciens en échange de contrats publics ? La liste est longue. Lorsque Nicolas Sarkozy a été élu, 80% des médias étaient sous ses ordres ou plus subtilement sous les ordres de ses amis. « Mais choisit-on ses amis ? » m’objecteront certains. Eh bien mettons que ce sont aussi un peu ses amis qui l’ont choisit. Bref, le hasard fait bien les choses !

Donc #JeSuisCharlie, mais je trouve qu’on a laissé rentrer beaucoup trop de monde à la fête, c’est devenu un vrai bal des faux-culs.